Tarot de Marseille ou Rider-Waite : quelle différence ?
Origines, philosophies, différences de lecture et guide pour choisir la tradition qui vous correspond.
Le Tarot de Marseille et le Tarot Rider-Waite sont les deux grands systèmes du tarot occidental. Le Tarot de Marseille (XVIe siècle) est minimaliste, symbolique et structuré, ses arcanes mineurs sont abstraits, sans scènes figuratives. Le Rider-Waite (1909) est illustré, psychologique et narratif, chaque carte raconte une scène. Le Marseille demande une lecture intuitive à partir du symbole pur. Le Rider-Waite guide par l’image. Les deux sont valides, le choix dépend de votre style de pensée et de votre usage.

Deux traditions, deux histoires
Le Tarot de Marseille est l’aboutissement d’une tradition visuelle qui s’est développée en Italie du Nord et dans le sud de la France à partir du XVe siècle. La version « classique » que nous connaissons aujourd’hui, avec ses lames aux couleurs vives, ses personnages stylisés et ses arcanes mineurs géométriques, s’est stabilisée à Marseille au XVIe et XVIIe siècles. Des cartiers marseillais comme Nicolas Conver (1760) en ont fixé les codes. C’est le tarot de l’Europe populaire, transmis pendant des siècles par des lignées de cartomanciens et de joueurs.
Le Tarot Rider-Waite naît en 1909 à Londres, conçu par Arthur Edward Waite (membre de l’Ordre Hermétique de la Golden Dawn) et illustré par Pamela Colman Smith, surnommée « Pixie ». C’est une révolution : pour la première fois, chaque carte, y compris les 56 arcanes mineurs, est illustrée d’une scène figurative, chargée de symbolisme kabbalistique, astrologique et maçonnique. Ce jeu, publié par les éditions Rider, va dominer le marché anglo-saxon et, à partir des années 1970, le monde entier.
Deux contextes radicalement différents : le Marseille naît dans la tradition populaire et le jeu ; le Rider-Waite naît dans un cercle occulte anglais du début du XXe siècle. Cette différence d’origine explique beaucoup de leurs différences de nature.
22 lames aux personnages stylisés, aux couleurs franches (rouge, bleu, jaune). Peu de détails narratifs, le symbole se donne à contempler, pas à raconter. Chaque carte est une structure, pas une histoire.
56 cartes divisées en 4 enseignes (Bâtons, Coupes, Épées, Deniers). Les cartes de 1 à 10 ne montrent que le motif de l’enseigne, pas de scène. La 7 de Bâtons est sept bâtons croisés, rien de plus. L’interprétation vient du nombre, de l’enseigne et de l’intuition du lecteur.
Symbolique, numerologique, intuitif. Le tarologue doit construire sa lecture à partir du système, la carte ne lui offre pas d’image narrative sur laquelle s’appuyer. C’est exigeant et très formateur. Les grands lecteurs du Marseille (Jodorowsky, Camoin, Flornoy) ont développé des systèmes d’interprétation subtils et cohérents.
Dans de nombreuses traditions du Marseille, les cartes renversées ne sont pas interprétées différemment, ou produisent une « carte en chemin » dont la signification est atténuée. La tradition varie selon les écoles.
Lecteurs attirés par la tradition française et l’Europe médiévale. Personnes qui pensent par symboles et structures abstraites. Ceux qui veulent développer une vraie intuition plutôt que s’appuyer sur des significations mémorisées.
22 lames richement illustrées, chargées de symbolisme kabbalistique, astrologique et maçonnique. Chaque carte raconte une scène, le Pendu est un homme suspendu par un pied, serein ; la Tour est frappée par la foudre, deux personnes tombent. L’image « parle » immédiatement.
56 cartes intégralement illustrées, la grande révolution du Rider-Waite. La 7 de Bâtons montre un homme en défense sur une colline, tenant un bâton face à six autres venant d’en bas. L’image donne une narration directe que le débutant peut lire sans formation préalable.
Narratif, psychologique, accessible. Le lecteur s’appuie sur l’image pour entrer dans la carte, il voit les personnages, ressent leur posture, lit la scène. Les significations sont codifiées et disponibles dans des centaines de livres. C’est le tarot le plus documenté au monde.
Le Rider-Waite utilise systématiquement les cartes renversées (inversées) comme une modification significative de la significatio, généralement une énergie bloquée, retournée ou internalisée. Ce système double les nuances de lecture possibles.
Débutants qui ont besoin d’un appui visuel fort. Personnes attirées par la symbolique kabbalistique et ésotérique anglophone. Ceux qui veulent apprendre vite et disposer d’une documentation abondante.
Les différences qui changent vraiment la lecture
La Tour vs La Maison Dieu
La même lame XVI illustre l’opposition entre les deux traditions. Dans le Marseille, la carte s’appelle « La Maison Dieu », une tour frappée par un éclair céleste, deux personnages tombant. Le nom est ambigu : maison de Dieu ou maison du diable ? Cette ambiguïté est constitutive, elle invite à une lecture nuancée de la disruption. Dans le Rider-Waite, la carte s’appelle « The Tower », une tour en flammes, deux personnages dans une chute chaotique. L’image est dramatique et univoque. La plupart des lecteurs du Rider-Waite vivent cette carte comme une catastrophe. Les lecteurs du Marseille, formés à l’ambiguïté de « La Maison Dieu », peuvent y lire aussi une révélation divine.
La Force et la Justice
Une différence structurelle célèbre : dans le Tarot de Marseille, la Force est la lame XI et la Justice la lame VIII. Dans le Rider-Waite, Waite a inversé l’ordre : la Justice est en VIII et la Force en XI. Ce choix, lié à des correspondances kabbalistiques, a créé une confusion durable entre les deux systèmes. Quand un lecteur cite la Justice comme huitième lame, il faut d’abord savoir avec quelle tradition il travaille.
L’Ermite et son interprétation
Dans le Marseille, l’Ermite avance lentement, portant une lanterne à peine visible. Sa lecture traditionnelle est celle du guide sage qui avance prudemment dans l’obscurité : patience, discrétion, sagesse acquise par l’expérience. Dans le Rider-Waite, l’Ermite est seul au sommet d’une montagne, tenant une étoile à six branches dans sa lanterne. La solitude est plus contemplative, plus mystique. Les deux images sont justes, elles produisent des nuances légèrement différentes dans la lecture.
Les familles de jeux dérivés
Le Tarot de Marseille et le Rider-Waite ont chacun engendré des familles entières de jeux dérivés, adaptations et réinterprétations.
Dans la famille Marseille : le Tarot de Camoin-Jodorowsky (restauration savante des couleurs originales de Conver), le Tarot de Jean Noblet (le plus ancien tarot parisien restauré), le Tarot de Jean-Baptiste Madenié. Les créateurs qui travaillent dans cette tradition s’attachent à respecter la géométrie et la symbolique des originaux.
Dans la famille Rider-Waite : le Smith-Waite Centennial (la version originale de Pamela Colman Smith), le Tarot de Thoth (Crowley-Harris, une refonte majeure), des centaines de jeux thématiques (Tarot des Chats, Tarot Botticelli, Tarot Celte, Tarot des Vampires…). Le Rider-Waite a engendré une explosion créative sans précédent dans l’histoire du tarot.
Lequel choisir pour débuter ?
C’est la question la plus posée, et elle mérite une réponse honnête plutôt qu’une formule creuse du type « le meilleur jeu est celui avec lequel vous vous sentez en résonance ».
Si vous partez de zéro et voulez des ressources abondantes, une communauté importante et une courbe d’apprentissage accessible, commencez par le Rider-Waite. Des milliers de livres, de sites, de formations et de vidéos existent sur ce jeu. Les images vous guideront même quand vous ne connaissez pas encore les significations codifiées.
Si vous êtes attiré par la tradition française, par le travail sur le symbole pur et par une approche plus exigeante qui développera votre intuition en profondeur, commencez par le Marseille. La formation sera plus lente, mais le niveau de lecture atteint après quelques années est souvent très fin. La méthode Jodorowsky, disponible en livre et en formation, est un point d’entrée structuré.
Beaucoup de tarologues professionnels finissent par pratiquer les deux, ou par passer de l’un à l’autre selon les questions posées. Le tarot, quel que soit le jeu, se développe avec la pratique et le temps. Notre article sur apprendre le tarot seul donne des pistes concrètes pour démarrer, quelle que soit la tradition choisie.
La question du « meilleur » jeu est mal posée. Un tarologue qui maîtrise le Marseille après dix ans de pratique sera généralement plus précis qu’un débutant avec le Rider-Waite, et vice versa. La profondeur de lecture vient du praticien, pas du jeu.
Le poids culturel de chaque tradition
Choisir entre le Marseille et le Rider-Waite, c’est aussi choisir un ancrage culturel. Le Marseille vous place dans une tradition européenne continentale, française, méditerranéenne, médiévale. Ses couleurs crues (le rouge, le bleu, le jaune) évoquent les vitraux des cathédrales et les enluminures des manuscrits. Ses personnages stylisés rappellent les figures de la commedia dell’arte italienne. Travailler avec le Marseille, c’est entrer en dialogue avec cinq siècles d’Europe populaire.
Le Rider-Waite vous place dans une tradition anglophone et hermétique du début du XXe siècle : Golden Dawn, Kabbale occidentale, symbolisme rosicrucien. Ses images narratives détaillées sont issues d’une intelligence symbolique particulièrement dense, où chaque détail a été pensé en relation avec un système ésotérique cohérent. Waite et Smith ne dessinaient pas au hasard, chaque élément de chaque carte répond à une correspondance astrologique, kabbalistique ou numérique précise.
Cette différence culturelle se ressent dans la nature des lectures. Les tarologues formés au Marseille ont souvent une approche plus structurale, plus proche du symbole pur. Les tarologues formés au Rider-Waite ont souvent une approche plus narrative, plus proche de la psychologie de l’image. Les deux produisent des lectures profondes, avec des tonalités différentes.
Quelques jeux pour commencer
Si vous décidez de vous lancer dans l’une ou l’autre tradition, voici des points d’entrée concrets.
Pour le Tarot de Marseille, le jeu de Camoin-Jodorowsky (éditions 1997 et restauration 2018) est la référence contemporaine, couleurs restaurées à partir des originaux de Conver, accompagné d’un livre de méthode solide. Le jeu de Jean Noblet restauré par Jean-Claude Flornoy est le plus ancien des jeux marseillais connus, pour les amateurs de paléontologie tarotique.
Pour le Rider-Waite, l’édition Centennial Smith-Waite reproduit les couleurs originales de Pamela Colman Smith telles qu’elles avaient été imprimées en 1909, légèrement différentes des éditions modernes, plus chaudes. Pour ceux qui veulent une version contemporaine avec un livret moderne, le Universal Waite (avec les couleurs de Mary Hanson-Roberts) est l’une des plus accessibles et des mieux documentées.
Quel que soit le jeu choisi, le secret est simple : l’utiliser régulièrement. Trente secondes par jour valent mieux qu’une heure par semaine. Le tarot se développe avec la répétition quotidienne, pas avec les sessions intensives espacées.
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Questions fréquentes sur les deux traditions
Peut-on mélanger les deux systèmes dans une même lecture ?
Non, les deux systèmes ont des logiques différentes (numérotation, cartes renversées, interprétation des arcanes mineurs) qui ne se combinent pas facilement. Un tarologue sérieux travaille dans une tradition précise pour chaque lecture. En revanche, consulter les deux jeux séparément sur la même question peut être une pratique enrichissante.
Le Tarot de Thoth est-il une variante du Rider-Waite ?
Non. Le Thoth (Aleister Crowley et Lady Frieda Harris, 1943) est un système à part entière, influencé à la fois par la tradition hermétique de la Golden Dawn et par la géométrie projective. Il partage avec le Rider-Waite l’idée des arcanes mineurs illustrés, mais avec une symbolique plus ésotérique et moins narrative. Il constitue une troisième grande tradition du tarot occidental.
Le Tarot de Marseille est-il vraiment originaire de Marseille ?
Le nom est en partie impropre. Des jeux similaires existaient dans toute l’Europe du Sud au XVe siècle. Marseille s’est imposée comme centre de fabrication au XVIIe-XVIIIe siècles, ce qui a donné son nom à ce style de jeu. La fabrication marseillaise était réputée pour la qualité de ses pigments et de ses impressions.
Pamela Colman Smith est-elle créditée pour le Rider-Waite ?
Historiquement non, le jeu a longtemps été appelé « Waite-Smith » par certains, « Rider-Waite » par d’autres, sans que Smith soit créditée sur les éditions originales. Ce n’est que récemment que son rôle d’illustratrice, central dans le succès du jeu, a été pleinement reconnu. Certaines éditions modernes l’appellent désormais « Smith-Waite » ou « Rider-Waite-Smith (RWS) » pour lui rendre justice.
— Tarot de Marseille — Wikipédia
— Tarot Rider-Waite — Wikipédia
— Alejandro Jodorowsky et Marianne Costa, La Voie du Tarot, Albin Michel, 2004
— Rachel Pollack, Tarot — 78 degrés de sagesse, Bussière, 2010
— Stuart Kaplan, The Encyclopedia of Tarot, U.S. Games Systems, 1978

